Mon histoire de maman de jumelles solo
Je veux m’adresser à toi qui est devenue soudainement maman de jumelles solo (ou jumeaux) alors que tu t’imaginais une vie de famille classique avec une main de papa dans une des tiennes et celles de vos enfants dans l’autre. Ou à toi qui voit bien que les choses clochent dans ta nouvelle vie de famille avec des multiples (ou non d’ailleurs !)
La vie est surprenante et on ne peut jamais vraiment s’y préparer. Mais avec du temps, rien n’est insurmontable.

Ma grossesse gémellaire presque solo
Nous sommes en mars 2022. Je suis en couple, déjà maman d’un petit garçon de 15 mois, Noham, et en formation jusqu’en octobre. Je me sens différente ce matin, je me connais, je suis sûre d’être enceinte. Mon médecin me dit que vu le taux à la prise de sang, je suis sûrement à deux mois et demi ou trois mois de grossesse. Impossible! À l’échographie, sur mon ventre, le médecin fait une drôle de tête. « Y a bien quelque chose, mais c’est vraiment petit pour le terme où vous êtes censé être… ». Angoisse! On passe en intra-utérin et là, changement de tête : « ah je comprends mieux, c’est qu’il y en a deux ! » Comme pour tous les parents, c’est un évènement dont on se rappelle toute notre vie.
Je l’annonce au papa, il est choqué comme moi. Pour s’en remettre, il part fumer un joint. J’entame ma grossesse gémellaire à fond, toujours partout. Et le père me suit, de plus en plus difficilement. L’appel de la weed étant toujours plus fort. Mon corps change vite et je subis tous les maux de grossesse version boostée : douleurs ligamentaires, nausées, remontées acides, intolérance aux odeurs, montagnes russes émotionnelles bref … Je suis « heureuse » mais c’est dur ! Les bébés sont prévus pour novembre. Notre vie de couple commence à s’effilocher et nos économies partent littéralement en fumée. Mais je suis en pleine préparation de deux bébés alors je ne vois rien. Oui, les insultes sont plus virulentes. Oui, les gestes tendres disparaissent pour laisser place à des remarques désagréables ou pire, à l’indifférence et l’absence. Mais je tiens bon. C’est le père de mes enfants, l’homme de ma vie !
A l’été, je dois m’arrêter, je suis fatiguée et énorme ! Mon grand est en crèche, je demande au père de reprendre un travail puisque, sans mode de garde, et moi en CDI, il était père au foyer. Mais là, je suis à la maison, il n’a plus de raison de rester. Alors tant bien que mal, je le pousse pour qu’il travaille. Il trouve un emploi mais les horaires décalés sont très difficiles à gérer pour moi, surtout. Je dois le réveiller, parfois l’emmener car il est très en retard pour partir à vélo et n’a pas le permis.
Sa consommation explose et avec elle sa paranoïa, ses sauts d’humeurs et ses absences. Je gère la nouvelle maison et l’installation de toutes nos affaires. Le quotidien continue et notre petit bout de 20 mois, qui est en demande, sent bien que sa maman change et que son papa est de moins en moins là. Notre vie de couple est au point mort mais cette grossesse gémellaire qui avance me tient avec lui.
J’accouche et tout bascule: mode maman de jumelles solo activé
Octobre 2022, j’obtiens mon diplôme, quatre jours après je perds les eaux. Direction l’hôpital après avoir laissé ma sœur gérer mon grand. Mon cœur est déchiré car c’est dur pour lui de nous laisser partir. Je me plonge dans autre chose, mais difficilement, car j’ai besoin de toute mon énergie pour les prochaines heures.
24h plus tard, je sers Yaël puis Inaya dans mes bras. Mes filles. Je plane. Quelques heures après le père repart de la maternité. Fin de mon voyage au 7e ciel. Mon grand a besoin de revoir ses parents, alors il finit par accepter de venir avec lui le lendemain. C’est la dernière fois que je les verrai pendant mon séjour à la maternité qui durera huit longues et interminables journées. Je passe d’un allaitement compliqué à des disputes avec ce père qui est dépassé; je fais tout pour raccrocher le moindre petit bout de nous. Je pleure, les filles pleurent et je repars de la maternité fatiguée mais heureuse. Heureuse de me dire que cette « distance » entre nous va être comblée et que nous allons enfin former une grande famille.

Dès les premiers soirs c’est la désillusion. Il n’est quasiment jamais là et quand il est là on se dispute tout le temps. Et la violence verbale se double de violences physiques, psychologiques. Je m’accroche pour…? Rien.
Nous sommes en décembre. Changer de vie me paraît impossible mais ce soir, mon fils est amorphe sur le canapé avec son doudou. Il a deux ans, ne dit rien, ne sourit plus, ne fait plus un bruit, dépérit. Mes filles pleurent beaucoup, je n’arrive pas à trouver mon équilibre dans leurs appels pour répondre à leurs besoins. Je vacille et c’est trop. Mes enfants n’ont pas à payer mes choix. Alors ce soir, je prends quelques affaires et je pars. Je suis projetée aussitôt dans l’aventure de la maman solo avec ses jumelles et son grand.
Mon monde s’écroule et je dois tenir bon pour mes enfants. Démarrer dans la vie avec un couple parental qui se déchire dans la violence c’est impossible pour moi. Je me réfugie chez mes parents qui, en 24h, prennent le relais de la logistique avec les filles : biberon, changes, sorties. Ils sont à fond du lever au coucher. Ils gèrent aussi l’intendance : les repas, le linge. Moi, je tente de maintenir la tête hors de l’eau et je gère les nuits. Mais le principal c’est que je retrouve du temps pour mon grand qui en a terriblement besoin. Ce petit garçon devenu sauvage, perdu, introverti, terrorisé des autres s’apaise, enfin. Il s’ouvre de plus en plus, commence à parler.
Les filles grandissent, Noël passe, ma famille m’épaule, me soutient das cette douloureuse expérience de maman solo. Elle me met aussi des coups de pieds aux fesses quand il le faut. C’est grâce à ma famille que je ne lâche rien dans les démarches : fin du bail avec lui, compte commun, les dettes qu’il me laisse, les organismes à contacter, ma nouvelle vie à construire. Je suis débordée. Et je n’ai quasiment plus de nouvelles de lui.
Nous sommes en avril. Les filles ont six mois. Je me sens mieux. Cela fait maintenant presque trois mois que je n’ai plus aucun contact avec leur papa. Il ne prend donc plus du tout de nouvelles de ses enfants. Je suis encore la tête dans les démarches mais les choses se mettent petit à petit en place. Je trouve un groupe de paroles pour aborder les violences que j’ai subies. Mon avocat monte le dossier pour le Juge aux Affaires Familiales (JAF dans le jargon des solos). L’inscription à l’école de mon grand se fait là où j’allais quand j’étais petite ! Et surtout, nous recréons un cercle d’amis.
Trouver enfin un équilibre!
En octobre, je déménage dans ma nouvelle maison seule avec mes enfants. La cohabitation avec mes parents devenait compliquée. Je passe devant le JAF. J’ai la garde. Ouf! Je fais la fête pour les anniversaires de tout le monde et pour la crémaillère. Ma nouvelle maison se remplit de rires, de joie, d’amis, de famille : de doux et bons souvenirs.
Aujourd’hui cela fait presque un an que je suis seule au quotidien. Maman de jumelles solo avec mon grand, tous les jours, tout le temps. Mes parents sont toujours très présents, mes amis aussi, et j’en ai besoin. Ça va.
Alors toi dont la vie de couple et de famille ne tient plus qu’à un fil, toi qui dirais à une amie dans ta situation de partir, de fuir: pars. C’est une montagne à franchir, oui. Mais si tu regardes les petits cailloux devant tes pieds, tu auras moins peur de la hauteur du sommet. Au début, tu ne le feras peut-être pas pour toi mais qu’importe ta motivation, fais-le. Tu trouveras autour de toi et en toi d’innombrables ressources personnelles, amicales, associatives, sur les réseaux sociaux. Et dans quelques temps, quand tu regarderas par dessus ton épaule, tu verras que tu as bel et bien quitté ce ciel noir et sombre et qu’aujourd’hui tu profites d’un beau soleil au dessus de ta vie.
Peut être que je ne serai pas partie si mes filles n’avaient pas déboulé dans ma vie. Parfois je regrette de les avoir faites parce que ça fonctionnait avant elles. Mais la raison reprend vite le dessus : elles n’y sont pour rien. C’est leur « père » qui est défaillant. C’est lui qui a choisi de nous lâcher, de les lâcher. Jamais je n’ai voulu briser le lien entre les enfants et leur père mais jamais je n’ai pensé que je devais à tout prix le maintenir. Quand des questions arriveront, mes réponses seront là. Elles ont partout, dans les photos, les souvenirs, les démarches, les derniers échanges avec leur père, que j’ai gardés pour leur montrer.
Je me suis sauvée grâce à eux. Ils sont réellement devenus ma raison de vivre car sans eux, je ne sais pas si je serai encore là pour raconter tout ça. Finalement, maman solo avec mes jumelles et mon grand c’est ce qui me va le mieux aujourd’hui.
Anne D.
Pour en savoir plus sur Anne: @les3jumeaux
